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Les grands-parents : des éducateurs pas comme les autres

Les vacances : le temps des grands-parents éducateurs ?

Entretien avec Geneviève de Taisne. Psychanalyste, elle a enseigné à l’Institut Catholique de Paris et travaille particulièrement les questions qui touchent à la foi et à sa transmission ainsi qu’à l’éducation aujourd’hui.  Propos recueillis par Bénédicte Bourdel et Anne de Chaisemartin

Le mot « éducateur » appliqué aux grands-parents peut surprendre, voire déranger. Les grands-parents ont-ils une vraie fonction éducative, ou qu’ils risquent d’empiéter sur ce qui appartient aux parents ?

 Etre grand-parent demande une forme d’ascèse : ayant été parents nous sommes formatés pour être des éducateurs, et justement là ce qui est important c’est de ne plus l’être de la même manière ! Cela exige une dépossession, un changement de cap.

Le grand-parent n’a pas de résultat à avoir, pas de souci d’efficacité contrairement aux parents. Il peut prendre le temps pour écouter, parler, mettre en valeur le petit-enfant. Et l’enfant va se sentir comme une plante sur laquelle on met de l’engrais.  S’il y a éducation, c’est celle d’ouvrir l’enfant à lui-même, à ses potentialités. Les petits-enfants en sont immensément reconnaissants, et parfois aussi les parents.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’intelligence artificielle. Nous sommes cette autre dimension que l’IA n’a pas : le cœur. Les grands-parents sont des diffuseurs d’humanité !

Cette posture suppose-t-elle qu’il faille tout laisser faire?

Ce rôle ne signifie pas qu’on ne doit pas être respecté !  Voir un enfant qui ne dit pas bonjour, qui mange mal, c’est parfois très compliqué, même si on n’est plus concerné. Etre respecté suppose parfois d’édicter des règles, celles de chez nous. Je rencontre des jeunes adultes qui n’arrivent pas à s’adapter à la vie en entreprise parce qu’on ne leur a jamais appris les règles sociales. Les règles chez les grands-parents permettent cet apprentissage.

Comment mettre en place ces règles ?

J’ai l’exemple de grands-parents à la mer où tout le monde arrivait en maillot de bain, sans horaire, ce qui est acceptable ou pas selon les cultures. Ils avaient choisi d’accepter cela au déjeuner, mais demandé que tout le monde se fasse beau le soir. C’était une démarche collective : on se faisait plaisir, tous ensemble. 

En étant dans l’ordre du plaisir, du bien-être ensemble et de l’humanité, par le jeu, l’humour et la tendresse et en donnant le sens des règles, on va faire passer beaucoup de choses : “Allez, aujourd’hui, on va jouer à celui qui se tient le mieux à table !”.  Sans oublier que la meilleure manière d’éduquer, c’est l’exemple, ce qui exige d’être cohérent.

Les vacances sont le moment où les grands-parents passent plusieurs jours ou semaines, avec leurs petits-enfants. Cela change-t-il la nature du lien et les enjeux éducatifs ?

Ce que les petits-enfants aiment avant tout, c’est l’espace de liberté des vacances. Cet espace va dépendre des cultures familiales et des enfants. Je pense qu’une discussion au début des vacances permettra de se choisir des règles et que ce soit agréable pour tout le monde. On fait équipe pour que ce soit léger !

Quand parents et grands-parents sont ensemble sous le même toit, comment gérer la cohabitation des autorités ?

C’est souvent plus compliqué quand il y a les parents, car ils ont leurs propres idées sur la façon de faire !

Avec une seule famille, je laisserai aux parents le rôle éducatif et resterai uniquement dans l’accueil. Mais c’est parfois difficile ! Il faut trouver des moyens, sans jamais être frontal, de laisser aux parents leur rôle et de garder sa propre cohérence et sa manière d’être avec l’enfant. J’ai l’exemple d’une mère qui était très dure avec ses enfants. Les grands-parents ne manifestaient rien, mais la grand-mère passait un message de tendresse en allant dire bonsoir.

Avec plusieurs familles, il faut rester en dehors des divergences. Certains sont comme à l’hôtel, d’autres sont partie prenante. Il faudra composer avec ces différentes sensibilités et éviter que se développent des rivalités entre familles. Et si il y en un qui vous déclare être vegan, au milieu des 20 autres, il ira faire sa cuisine mais vous ne referez pas tous les menus prévus ! Il est respecté et vous aussi.

Voici quelques situations concrètes fréquentes. Comment les aborder ?

Martin, 8 ans, fait une grosse colère à table parce qu’il refuse de manger le plat préparé par sa grand-mère. Les parents n’interviennent pas. La grand-mère ne sait pas si elle peut dire quelque chose.

On pourra proposer à Martin de cuisiner ensemble le lendemain. Ou lui demander de goûter au moins une cuillerée. “Ça me fait plaisir que tu goutes ce que j’ai fait pour toi”. Il faut nommer les choses, tout en veillant à ne pas blesser la fille ou la belle-fille. Mettre sa casquette de diplomate.

Lucie, 14 ans passe ses journées sur son téléphone chez ses grands-parents. Ceux-ci trouvent ça dommage mais n’osent pas en parler de peur de paraître « vieux jeu » ou de créer un conflit avec les parents.

Les enfants sur leur écran toute la journée, c’est fréquent, y compris chez eux ! On va négocier, faire un deal avec les parents puis un deal avec Lucie pour fixer une règle. ”Ça me fait plaisir de faire des choses avec toi !”. Ça va nous demander de lui proposer des activités pour la sortir de ses habitudes ; elle en sera contente ensuite.

Georges constate que ses petits-enfants n’ont aucune limite d’heure le soir, ne disent pas merci à table, et répondent à leurs parents. Il est choqué mais les parents semblent trouver ça normal.

En présence des parents, c’est leur problème ! Mais en leur absence, Georges peut mettre des règles importantes pour la relation.

Le grand-parent peut-il poser des règles intangibles propres à sa maison ?

Le travail d’ascèse des grands-parents, c’est d’accepter le changement. Ce temps de dépossession n’est pas agréable, il nous met face au temps qui passe et à la mort. Ce qu’on va dire, faire et être, va venir exprimer ce qui nous habite. Il faut nous déposséder du faire pour être dans l’être.

Nous sommes là pour établir une continuité… mais laquelle ?  Qu’est-ce qui, dans mes valeurs, est vraiment important, sinon la parole, la compréhension et l’amour ? Nous sommes des passeurs de vie. Dans ce que je vais faire et être, qu’est ce qui va leur donner le goût de la vie ?

Les familles recomposées posent une question spécifique aux grands-parents. Après un divorce, une nouvelle union, il peut y avoir des petits-enfants biologiques et des beaux-petits-enfants. Comment vivre ça ?

Une petite fille me disait que sa grand-mère n’ouvrait pas les bras de la même manière pour tous !

Nous devons accueillir de la même façon nos petits-enfants et ceux qui ne le sont pas. C’est très important pour eux. Peut-être sera-t-il utile d’en parler et préciser qu’ici, c’est la maison de l’accueil.

J’ai entendu des enfants se sentir trahis lorsque les grands-parents ont cessé d’avoir ce lien privilégié après une recomposition familiale et sa décomposition. Ce lien doit rester malgré tout, quelles que soient les histoires de leurs parents, surtout lorsque les enfants sont bousculés par ces situations. Être grand parent nous met dans une situation paradoxale : nous faisons alliance avec les parents, mais ce lien passe au-delà des parents. Les enfants ont besoin de se sentir aimés malgré tout et de ne jamais nous entendre dire du négatif sur leurs parents, pour éviter les conflits de loyauté.

Les grands-parents sont-ils eux-mêmes parfois un problème, en reproduisant des schémas blessants, ou en étant trop permissifs ?

C’est un problème en effet si on est trop rigide et qu’on n’arrive pas à se déposséder du rôle parental, qu’on s’approprie l’enfant. Or, il est l’enfant de la vie !

On peut avoir l’impression que, parce qu’on est le grand-parent, on est la tête, on est ce qui doit tenir, ce qui doit montrer l’exemple. Mais dans quelle mesure, et pourquoi ? Il nous faut savoir renoncer à notre supériorité, à notre toute-puissance. Être souple, ouvert à l’accueil de ce qui arrive.

Est-on capable de s’émerveiller de ce que sont les enfants aujourd’hui, et de ce qu’on n’était pas ? Ces enfants, souvent très aimés, désirés et respectés, deviennent ensuite des ados pleins de vitalité, de créativité, qui s’adaptent. Sommes-nous capables de repérer ce que nos petits-enfants nous enseignent, nous apportent, ouvrent en nous ?  Ce que permet cette nouvelle éducation, plus centrée sur l’enfant ? Cela interroge notre capacité à accepter ce qui meurt et à s’ouvrir à du nouveau.

Et si la manière d’éduquer est différente, les valeurs de l’accueil, de l’amour et du respect restent.

Un seul message pour les grands-parents qui partent cet été avec leurs petits-enfants ? 

Profitez de la vie avec vos petits-enfants !

Geneviève de Taisne a écrit “Etre parents : une école de vie”, Bayard | mars 2017, 5,61€., disponible à La Procure .Forte de son expérience de praticienne, elle y revisite les enjeux éducatifs de notre temps.

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