Le père Emmanuel Gougaud est prêtre du diocèse de Versailles, enseignant à la Catho de Paris, délégué diocésain pour les relations avec le judaïsme.
Propos recueillis par Annette
Dans votre livre Rencontrer Jésus aujourd’hui [1], vous soulignez « l’énergie pastorale » des grands-parents et leur « créativité missionnaire ». Si Dieu compte tant pour eux, comment peuvent-ils en témoigner en famille ?
C’est très beau de vouloir transmettre la foi ! Ce n’est pas, d’abord et avant tout, transmettre un concept, une idée, une doctrine, des valeurs morales ou des rites religieux. Mais c’est proposer la rencontre avec quelqu’un, Jésus, vivant, qui veut nous faire vivre de sa vie. Il ne s’agit pas de croire que Dieu existe, de connaître l’existence de Dieu. Il nous faut rencontrer la vie de Dieu, entrer dans la vie de Dieu.
Alléluia signifie Dieu est vivant
Le simple mot Alléluia signifie « Dieu est vivant ». Il ne signifie pas que Dieu existe, mais que Dieu est vivant dans ma vie. Chanter Alléluia est la louange d’un peuple qui acclame son Seigneur, mais c’est aussi le signe du Seigneur lui-même, qui chemine aux côtés de son peuple, à côté de moi, en moi.
Rencontrer Dieu est la plus belle chose sur terre
Nous sommes la religion de la rencontre et pas du savoir ou de la connaissance. Il nous faut sortir de la fausse idée que la connaissance, c’est le plus important. La connaissance, évidemment, va de pair avec l’amour et la rencontre. On le voit bien dans l’expérience amoureuse, l’expérience de l’amitié. Mais la meilleure connaissance du monde ne remplacera jamais la rencontre. Par contre, hélas, la connaissance peut dispenser de la rencontre. On peut penser qu’on connaît et qu’on a rencontré parce qu’on connaît seulement.
C’est la première étape : être persuadé de la possibilité de la rencontre et que c’est la plus belle chose qui nous arrive sur cette terre.
Un tissage d’histoires
Deuxième étape : la rencontre est un tissage d’histoires. Si j’y consens, alors Jésus me fait vivre de sa vie. Je vais entrer dans cette rencontre en l’accueillant dans mon histoire.
La Révélation biblique se raconte, se vit dans des histoires concrètes, des histoires particulières. Et Dieu va faire un tissage de son histoire et de nos histoires en l’histoire de Jésus son Fils. Il me faut croire que mon histoire est métissée de Dieu.
Relire sa vie
La troisième étape est d’apprendre à relire son histoire pour voir ce métissage : quand Jésus m’a-t-il rencontré ? Quand l’ai-je rencontré ? Il ne cesse de le dire : le Fils de l’homme viendra comme un voleur, à midi ou à minuit, à la maison ou en voyage, quand on s’y attend ou quand on ne s’y attend pas. Autrement dit, il faut être prêt à le rencontrer. Il me faut relire mon histoire pour savoir à quel moment j’ai pu le rencontrer, à quel moment j’ai raté la rencontre.
Raconter son histoire avec Jésus
La quatrième étape, c’est de pouvoir raconter son histoire de rencontre avec Jésus. La tradition juive nous apporte une force que nous avons perdue et oubliée : raconter son histoire de rencontre à ses enfants et ses petits-enfants. De façon systématique, toutes les fêtes religieuses juives sont des fêtes familiales autour d’un repas. C’est même assez codifié, tel menu étant prévu pour telle fête, telle prière pour tel moment. Dans cette liturgie familiale, pendant ce repas, le plus petit interroge toujours le plus ancien : « pourquoi fait-on ceci ? Pourquoi cela ? » Et le plus ancien raconte : « nos ancêtres étaient esclaves en Égypte, et le Seigneur a envoyé Moïse ; et nous aujourd’hui… ».
Squelette ou exosquelette ?
Attention ! Le rite peut être un exosquelette, que l’on met aux personnes atrophiées pour leur permettre de se déplacer. L’exosquelette nous habille extérieurement, il peut nous faire tenir, nous faire croire qu’on tient, alors qu’en fait notre squelette intérieur, c’est la rencontre avec Jésus.
À quel moment puis-je relire mon histoire pour dire que Dieu m’a visité ?
Il faut s’entraîner les uns les autres dans notre vie de tous les jours, d’où la pertinence des fraternités de grands-parents. Les fêtes liturgiques aussi offrent des opportunités.
Avant, on n’osait pas dire les choses de la foi, on ne voulait pas les imposer. On pensait que tout le monde les connaissait. Aujourd’hui, ce n’est plus la société, sécularisée, qui parlera de Dieu. Cela pose une grande question. Cela fait 21 ans que je suis prêtre ; j’ai vu les moins de 15 ans disparaître des obsèques. Est-ce trop dur pour eux ? Et bien, leur absence est terrible parce que la mort n’est pas visualisée et verbalisée ; et pourtant, la mort est inhérente à la vie et elle est partout. Sans visualisation, sans verbalisation, l’enfant fantasme.
La légitimité du temps long
Les grands-parents, par leur simple existence, ont la légitimité du temps long, celle de sortir du pratico-pratique de la vie pour ouvrir aux grandes questions de l’existence ; même s’ils ne les ont pas forcément résolues, et heureusement peut-on dire ! S’ils avaient une réponse toute faite et trop sûre, ça ne serait pas juste non plus. Ils peuvent rester dans une posture d’interrogation, d’abandon en définitive. Il nous faut abandonner l’envie de tout maîtriser. Heureusement, on ne maîtrise pas Dieu !
Qu’est-ce qu’on perd quand on perd Dieu ?
On peut réfléchir à cette question : qu’est-ce qu’on perd quand on perd Dieu ? On perd le temps long, on perd la temporalité, on perd l’espérance, on perd le refus de l’immédiateté. On perd la relation, on perd le pardon. Et, en perdant la crainte révérencielle de Dieu, on entre dans des peurs irrationnelles. Le monde actuel fait peur, peut-être parce que nous entretenons un peu ce sentiment. Peut-être avons-nous tous une responsabilité pour cela.
Il est bon de se poser la question : Par quoi remplace-t-on Dieu ? Que ferait-on sans Dieu ?
C’est difficile d’être en porte-à-faux avec ses grands enfants, vis-à-vis de l’éducation de leurs propres enfants. Les grands-parents peuvent avoir une parole avec leurs petits-enfants, puis en rendre compte aux parents. En parler, leur demander : « Quel moyen allez-vous prendre pour lui donner une éducation sexuelle ? Une éducation religieuse. Une éducation à la non-violence. Une éducation à la culture. Évidemment, c’est votre boulot, à vous, parents. Mais nous y sommes aussi intéressés. » Voilà des interrogations normales et précieuses. Il n’y a pas de tabou.
En témoigner
L’Église n’a évidemment pas le monopole pour en parler. Mais elle sait le faire. Plus fondamentalement, elle donne Jésus. Elle est la voie royale pour rencontrer Jésus. Elle affirme que Jésus est présent, de toute façon, en chaque être humain.
Et les grands-parents ont le pouvoir d’en témoigner. Ils sont de vraies ressources spirituelles. Les grands-parents sont des semeurs.
[1] Emmanuel Gougaud, Rencontrer Jésus aujourd’hui, Salvator, janvier 2023, 187 pages, 20 euros. Prochaine conférence le mardi 20 mai 2025 à 18h à Maurecourt (78).


Peut-être aurait-il fallu alléger cet entretien et en retenir quelques idées fortes car il y en a beaucoup….
Toujours compliqué de couper dans un entretien riche! On lira ce qu’on veut/peut. Merci beaucoup pour votre retour.