Par le père Yann Le Lay, délégué national à la diaconie et à la solidarité au sein de la Conférence des évêques de France.
Un cri, pas seulement une question
Plus qu’une question, c’est souvent un cri ! Un cri devant la souffrance et l’inquiétude des enfants, ces tout-jeunes parents. Ils savent que leur vie va continuer mais qu’elle a aussi basculé dans un autre monde d’une certaine manière. Un cri aussi devant l’impuissance pour répondre à toutes les questions de leurs enfants et aussi devant l’inconnu dans lequel la présence du handicap nous projette tous. Un cri enfin contre l’injustice car tout se passait bien et voilà que tout a changé. Il y a un avant et un après.
Cette question posée finalement à Dieu résume toutes les questions que l’annonce du handicap ou sa découverte suscitent. Et il est bon de poser cette question non pas pour en vouloir à Dieu même si cela peut être éprouvé et vécu mais parce que la question se pose tout simplement car le handicap bouscule notre foi d’adulte, de parents et de grands-parents.
Ni péché, ni punition : ce que répond Jésus
Étonnamment, Jésus, dans l’Évangile de Saint Jean, y répond partiellement – Il y a en effet très peu de situations concrètes de notre vie sur lesquelles Jésus se positionne très directement : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché » (Jn 9, 3). Il répond ainsi à la question de ses disciples qui voulaient savoir qui des deux avaient péché pour qu’il soit né aveugle.
Les compagnons de Jésus reprenaient ainsi une vieille tradition théologique païenne, celle de la rétribution comme on la trouve aussi exprimée par les amis de Job qui veulent lui expliquer tous ses malheurs : si tu as des drames dans ta vie, c’est que tu es puni parce que tu as du pêcher. Jésus s’oppose radicalement à cette vision qui, encore aujourd’hui, habite le cœur de beaucoup de personnes.
Dieu ne punit pas contrairement à ce que les formulations des psaumes, des prophètes ou des écrits de l’Ancien Testament pourraient le laisser croire.
Dans ces textes où Dieu est présenté comme un juge vengeur et sans concession, sont plutôt dévoilées, déjouées et condamnées les attitudes spirituelles qui voudraient s’abstraire de l’Alliance et se vouer à d’autres dieux qui sont des idoles ou des illusions.
Dieu est miséricordieux, « il est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour, il n’est pas pour toujours en procès, ne maintient pas sans fin ses reproches. Il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses » comme le rappelle le psaume 102 (Ps 102, 8-10). Le Fils de Dieu est « venu pour qu’ils aient la vie, la vie en abondance » (Jn 10, 10).
Un appel à changer de regard
Mais Dieu le permet tout de même encore aujourd’hui comme du temps de Jésus et cela ne semble pas le scandaliser pour autant. C’était comme si Jésus lui-même, le Fils de Dieu par qui tout a été fait dans la création et dans l’histoire, avait intégré cette réalité. En effet, cela existe dans un monde imparfait soumis à des lois de la nature fragiles et changeantes par le jeu des interactions du vivant. Il sait que nous sommes tous pétris d’une argile fragile et que cela laisse de l’espace pour une extrême diversité de déploiement du vivant même limité ou abîmé. Jésus le sait mais ne veut pas pour autant que cette fragilité et ce handicap deviennent le mur infranchissable de nos incompréhensions de nos vies.
Au contraire, il choisit d’en faire le lieu et la forme de son amour. Certes, il guérit l’aveugle-né mais pour lui redonner la vue comme à ceux qui l’entourent. Tous apprennent dans ce miracle à voir et à regarder alors l’autre, sa propre vie et son histoire à présent comme Dieu la voit c’est-à-dire comme le lieu pour aimer et partager cet amour ensemble. Cela donne un sens nouveau aux buts de nos existences. C’est en ce sens que nous pouvons comprendre la suite audacieuse de la réponse de Jésus à ses disciples : « c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu » (Jn 9, 3).
Jésus ne donne aucune raison ou justification au handicap (la science peut tenter de le faire afin de soulager en adaptant les soins) mais il nous invite à regarder le handicap non pas comme un manque de vie, une erreur de l’histoire ou une punition mais comme un appel à renouveler notre regard sur ce qui compte vraiment, à accueillir la dignité de la richesse de chacun à partir de sa pauvreté et à choisir de construire l’unité de notre humanité en commençant par les plus fragiles. Ce regard donné par le Christ aide ainsi à regarder cet enfant non plus à partir de ce qui lui manque mais de ce qu’il donne.
Cela change tout et cela Dieu nous le permet en lui.

