
Entretien avec Geneviève de Taisne, psychanalyste et grand-mère. Elle a enseigné à l’Institut Catholique de Paris et développé une compétence particulière sur les questions de grand-parentalité et de transmission. Elle est auteur de : « L’amour, la mort, comment en parler aux enfants et aux adolescents » et « Au plaisir des grands-parents ». par Annette
Est-il étonnant d’entendre un jeune enfant aborder spontanément la question de la mort ?
C’est tout à fait normal, mais parfois leur spontanéité nous déstabilise. « Toi, Mamy, tu vas bientôt mourir, parce que tu es vieille ! » dit Caroline, 6 ans. L’enfant est terrifié par la mort et surtout celle de ses parents. La logique de la vieillesse et de la fin de vie la normalise et les sécurise ! Par-delà la réalité d’une situation qui lui pose question, l’enfant interroge l’adulte sur le sens de son existence. C’est pour cela que ses propos nous interpellent si profondément.
« Pourquoi vivons-nous si c’est pour mourir à la fin ? » me dit Valentine, 12 ans.
Est-ce l’inquiétude ou même l’angoisse, qui déclenche le questionnement de l’enfant ?
Effectivement, les traces laissées par leurs expériences passées de séparation (les « petites morts » : le sommeil, l’absence d’un proche) sont réactivées par une disparition réelle. Et si on occulte la question de la mort, on crée chez les enfants, à l’inverse de ce que l’on recherche, un très grand sentiment d’insécurité.
Répondre à une question sur la mort impliquera pour l’adulte de dire : je ne sais pas mais voilà ce que je crois et qui donne du sens à ma vie.
À quel âge, les enfants formulent-ils explicitement des questions sur la mort ?
Ils commencent à questionner entre 3 et 5 ans, à l’occasion de la mort d’un proche ou même celle de leur animal favori. L’enfant de cet âge a besoin de se représenter les choses, de les imaginer et de localiser le défunt très concrètement.
À la mort de son grand-père, on a raconté à Nicolas que son grand-père était désormais dans les étoiles. Un soir, ses parents l’ont retrouvé sur le balcon ; il y avait installé son matelas pour être plus près de lui. Ses parents ont laissé faire. La DASS sonnait le lendemain matin à la porte…
Le petit enfant est le champion du symbolique. Il sait rendre vivant par l’imaginaire ceux qui sont absents, éloignés. Quand l’enfant imagine, cela est réel, la personne est là, en lui. Cela lui permet de débuter un travail d’intériorisation et de pallier l’absence.
Il est sécurisé par la continuité. Le discours sur une vie après la vie vient réconforter l’enfant dans sa détresse infantile. C’est lui dire : « Il n’y a pas coupure, mais un autre mode d’être à toi, la vie continue. »
Vers sept, huit ans, à l’âge de raison, l’enfant cherche à comprendre ce que devient le corps, ce qu’est une âme. Il a une intelligence pratique.
À 5 ans, l’enfant dira : Grand-Père est au cimetière et il est avec moi. Il ne se posera aucune question, car l’imaginaire prend le relais de la réalité. Tandis qu’à 7 ans, ce sera une véritable question, qui sous-entend une réponse logique : « Explique-moi, quand tu dis qu’il peut être au cimetière et aussi au ciel. »
L’intériorisation et la compréhension vont passer par des éléments concrets : une tombe, des photos, des objets. Parfois ils continuent à parler au défunt, à travers la photo du salon.
Entre sept et douze ans, il a besoin de rationnel, d’explication. Louis épate ses cousins quand il leur déclare qu’il a trois papas, un au ciel, un là dans la terre et un à la maison, son beau-père ! Montrer, situer, expliquer est essentiel à cet âge pour sécuriser l’enfant. Il a besoin de comprendre l’âme qui monte au ciel et le corps qui reste sur la terre.
Comment préparer les enfants à l’épreuve du deuil ?
Il est nécessaire de familiariser les enfants avec la mort, les préparer, leur expliquer et surtout parler avec eux.
Nous ne prenons pas toujours conscience de ce que les enfants perçoivent. N’ayant pas de mots pour exprimer ce qu’ils ressentent, ils expriment leurs émotions, parfois en bêtises, en rires idiots qui choquent au lieu d’alerter sur leur souffrance intérieure.
Initier les enfants à la réalité de la vie et à sa non-permanence leur apprend à faire face à la vie et ses épreuves. L’enfant est fragile et fort à la fois, surtout quand il sent la cohérence des adultes en face de lui.
Il faut penser à la douleur non exprimable des enfants et leur trouver une façon de l’exprimer autrement : faire des dessins qu’on mettra dans le cercueil ou à l’église, cueillir des fleurs… Ces rituels sont importants car ils apprennent à s’exprimer par des gestes, pour donner sens et réparer le deuil, cette absence.
Dans ses jeux, l’enfant aime jouer à faire mourir et à faire revivre, est-ce une manière d’apprivoiser la réalité de la mort ?
« Toi, me dit un enfant, tu penses que nous avons combien de vies ? » L’enfant s’approprie les notions les plus importantes de son existence par le jeu. Il en est de même pour celles de la vie et de la mort. Qui n’a joué aux bandits et au héros, tuant avec allégresse le méchant, ou qui n’a pas visé un frère en lui lançant : « Tu es mort ». Jouer avec la mort, faire le mort, tuer va permettre à l’enfant de maîtriser ce qui est si mystérieux et angoissant. On peut tuer et l’autre est toujours là ; on peut mourir et se réveiller.
Dans les jeux vidéos, gagner des vies parait normal. Ils peuvent donner à nos enfants le goût de considérer la vie comme une progression, de traverser les difficultés, les morts psychologiques, en voyant qu’elles peuvent nous apporter un supplément d’être.
Comment parler avec justesse de la vie après la mort ?
Ne pas la nier. Il nous faut vérifier nos représentations, celles que nous transmettons, celles que nos petits-enfants se font. Entre 8 et 12 ans, nous pouvons leur montrer la différence entre l’imaginaire collectif qui nous décrit le paradis comme un lieu mythique, et ce que nous en révèle la foi.
L’Évangile nous fait faire un déplacement. Le paradis n’est pas un univers magique, il est une entrée dans un Amour qui se prépare, qui se reçoit. Il est un devenir à construire aujourd’hui. Aussi la réponse à la question « Pourquoi faut-il vivre, si ensuite on meurt ? » peut-être de répondre : « justement pour mourir et entrer dans une autre Vie ».
Quel rôle alors pour les grands-parents ?
La présence des grands-parents, pour les ados en particulier, est souvent le lieu de l’écoute. Le grand-parent est la personne qui les aime sans les juger, leur permet de réfléchir. Pour les aider, il faut leur permettre de verbaliser ce que le défunt représentait pour eux, pour qu’ils puissent intérioriser sa présence et continuer de la faire vivre autrement. Il s’agit d’aider l’enfant à mettre des mots, avant même de vouloir le consoler.
Leurs regards se tournent vers leurs grands-parents, vers l’exemple de leur vie. Sont-ils capables d’aimer leur vie à 50, 60, 80 ans, même après les épreuves ? Ils sont l’illustration de cette intrication entre la mort et la vie qu’est notre présence sur Terre.
Pour aller plus loin:
- Qu’est-ce que l’espérance chrétienne ?
- Trois contes pour dire la mort autrement avec des mots d’enfants
- Le pont de Victor Hugo, des mots pour les grands-parents

