Vous consultez actuellement L’art du partage au fil de la vie

L’art du partage au fil de la vie

Témoignage de Patricia Mugnier, près d’un demi-siècle de mariage, quatre fils, douze petits-enfants de 22 ans à 6 mois. Chez elle, le partage avec ses petits-enfants n’a rien d’imposé : il s’invite, tout en
nuances. Propos recueillis par Marie-Gilberte.

Pourriez-vous nous dire ce vous avez reçu de vos parents et de vos beaux-parents?

De mes parents, j’ai reçu avant tout beaucoup d’amour. Un sens aigu de l’attention aux autres, une capacité d’analyse, et surtout un sens très fort de la famille : le fait de « faire corps ». Dans ma famille, il y a eu des épreuves, notamment le départ de mon père au moment de ma naissance. J’étais la dernière. Face à l’adversité, nous avons appris à rester unis. J’y ai appris aussi la tolérance et l’absence de rancune : lorsqu’il y avait un différend, on laissait d’abord passer le temps, puis on ouvrait son cœur et les choses pouvaient s’apaiser.
De ma belle-famille, j’ai reçu autre chose : un milieu très cultivé, une grande ouverture culturelle, beaucoup de curiosité pour le monde, notamment pour le monde économique. Il y avait en revanche moins d’esprit de corps, moins de réunions familiales. Je crois que mes beaux-parents ne voulaient pas enfermer leurs enfants dans un cadre familial trop structurant, ce qui laissait peut-être moins de place à l’affect.

Et à partir de ce que vous avez reçu, qu’avez-vous eu envie de partager — ou au contraire de ne pas le faire — avec vos enfants et vos petits-enfants ?

PM : D’abord, leur dire qu’on les aime. Quoi qu’il arrive. Malgré les vicissitudes de la vie, les détours, les erreurs. Qu’ils sachent que nous sommes ouverts, disponibles, et présents quand une difficulté importante surgit. Présents, mais avec délicatesse : on ne prend pas le guidon à leur place. On est là quand on nous le demande. Pour mes petits-enfants les plus âgés, j’ai aussi voulu partager quelque chose que j’avais moi- même reçu de ma grand-mère : l’idée que la vie est belle, qu’elle vaut la peine d’être vécue, même quand elle est difficile. Malgré un climat souvent pessimiste ou anxiogène, je crois profondément que la vie est belle, et que chacun a la responsabilité de rendre la sienne belle. Les épreuves existent, mais cela vaut le coup de se donner la peine de les traverser.

Pensez-vous que les modalités de la transmission ont changé entre votre génération et celle d’aujourd’hui ?

Oui, profondément. Avant, les aînés avaient toujours raison. Ils guidaient, décidaient, transmettaient. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus réciproque. Nos petits-enfants savent des choses que nous ne savons pas, comprennent des réalités qui nous
échappent, et ils ont beaucoup à nous apprendre. Leur vision du monde est souvent très entière, très idéaliste; à nous, avec notre recul, de les aider à nuancer, à introduire un peu de réalité, sans écraser leur élan. Quand j’étais enfant, chez ma grand-mère, tout était très cadré : on obéissait, on mettait une jupe pour aller à table, on ne venait pas torse nu. Je n’en ai pas souffert. Mais aujourd’hui, on ne peut plus imposer les choses de la même manière. Il faut accueillir les différences d’éducation, de points de vue, et apprendre à s’en réjouir.

Plus concrètement, que pensez- vous avoir réussi ou pu partager avec vos petits-enfants ?

Beaucoup d’affection, d’abord. Quand ils sont petits, c’est essentiel. Ensuite, du temps : jouer avec eux, écouter, être disponible. Les grands-parents sont souvent ceux qui ont ce temps-là. Avec les plus grands, on partage des réflexions, mais surtout on les écoute. On ne transmet pas des réponses toutes faites : on pose des questions, on les aide à réfléchir à ce qui est important pour eux. Je me souviens d’un petit-enfant qui m’a demandé, à onze ans, si je croyais à la résurrection. Je lui ai répondu que oui, mais que je ne savais pas exactement ce que c’était, et je lui ai demandé pourquoi cette question le travaillait. L’important, pour moi, est de laisser la porte ouverte au dialogue, plutôt que de répondre par oui ou non.

Est-ce que vous avez partagé des éléments d’histoire familiale, une culture familiale ?

Pas beaucoup. Je suis assez réservée. Je parle peu de l’histoire ancienne de la famille. En revanche, je me sens responsable de faire du lien : partager discrètement les joies ou les difficultés des uns et des autres, sans jamais exposer l’intimité. Un groupe familial, quelques messages, permettent de maintenir ce lien.

Avez-vous observé des fruits de ce que vous avez partagé ?

Je dirais surtout une confiance. Une confiance affective. Un petit-enfant m’a dit un jour : « Ce n’est pas pareil avec vous». Je crois qu’ils sentent d’abord l’affection, plus que le jugement.

Y a-t-il des choses qu’il ne faut surtout pas partager avec ses petits-enfants ?

Oui : les désaccords avec leurs parents. Ne jamais critiquer les parents. Au contraire, chercher ce qu’il y a de positif, même quand ce n’est pas facile. Pour les histoires familiales difficiles, je ne pense pas qu’il faille les cacher, mais parfois les taire pour un temps. Il faut d’abord qu’elles soient apaisées. Alors on peut en parler, avec discrétion, sans s’y appesantir. Les difficultés traversées peuvent devenir une richesse, si elles ont été travaillées. Cela apprend que la vie est parfois rude, mais qu’elle se traverse.

Et la foi ? Peut-on la partager ?

On ne la transmet pas comme un objet. On peut en témoigner : dire ce que cela fait vivre, ce que cela éclaire dans notre vie. Toujours avec respect, en fonction de l’âge, de la sensibilité des enfants, et de la place des parents. Les grands-parents sont en retrait. Dans l’ombre. Mais être simplement ce que l’on est, sans chercher à séduire ni à jouer un rôle, cela aussi, c’est une transmission.

Poursuivre avec Monique Desmedt, psychologue: Que pouvons-nous partager avec nos petits-enfants? 

Cela vous a plu ? Partagez le !

Laisser un commentaire